Tamarin et boules coco # Part 1

Coucou mes jolis colibris! đŸŒș

Comme promis, j’ouvre une petite thĂ©matique Martinique sur le blog. AprĂšs les photos de mon voyage, j’ai eu envie d’entreprendre une sorte de carnet de voyage un peu particulier. PlutĂŽt que de rĂ©colter des clichĂ©s, des fleurs sĂ©chĂ©es et autres bricoles, je me suis dit qu’il pouvait ĂȘtre intĂ©ressant de le faire sous forme de nouvelle ✒.

Je vous propose donc la premiĂšre partie d’une histoire tout droit sortie de mon imagination! En espĂ©rant que cela vous plaise!

Bonne lecture! 😘


 

Tamarin & boules coco

Crédit photo : Samsha Tavernier

« Tamarin et boules coco » © samsha tavernier, Tous droits rĂ©servĂ©s

ConformĂ©ment Ă  l’article L.335.2 al 3 du Code de la propriĂ©tĂ© intellectuelle : « La loi incrimine au titre du dĂ©lit de contrefaçon : toute reproduction, reprĂ©sentation ou diffusion, par quelque moyen que ce soit, d’une Ɠuvre de l’esprit en violation des droits de l’auteur, tels qu’ils sont dĂ©finis et rĂ©glementĂ©s par la loi ».


 

-Veuillez attacher vos ceintures s’il-vous-plaĂźt, nous allons atterrir. Nous dit l’hĂŽtesse en passant entre les siĂšges, un sourire mielleux collĂ© sur le visage.

-Isobel tiens toi tranquille s’il te plaĂźt on arrive !

Je suis incroyablement soulagĂ©e que l’interminable trajet en avion arrive Ă  son terme. Je ne suis jamais tranquille dans les airs, angoisse que j’ai probablement hĂ©ritĂ© de ma mĂšre. J’ai mal aux fesses et Isobel vient de finir le dernier coloriage de son cahier achetĂ© la veille spĂ©cialement pour l’occasion. Timing parfait.

Je regarde Adam qui ronfle doucement, imperturbable. Nous pourrions nous crasher sur le champ qu’il ne s’en rendrait mĂȘme pas compte. Il faut dire que ces derniĂšres semaines ont Ă©tĂ© Ă©prouvantes pour lui avec la somme colossale de travail qu’il a accumulĂ©. Pour moi c’est plutĂŽt l’inverse. En ce moment, ma routine est d’un ennui mortel et j’espĂšre sincĂšrement que ces vacances vont me donner un peu de punch.

« Nous arrivons Ă  l’aĂ©roport AimĂ© CĂ©saire en Martinique. Il est 15h30 heure locale. La tempĂ©rature extĂ©rieure est de 30 degrĂ©s avec un taux d’humiditĂ© de 70%. Nous vous remercions d’avoir choisi notre compagnie et vous souhaitons un bon sĂ©jour.»

avion

Hallelujah ! Je me vois dĂ©jĂ  arborer mon petit bikini bleu Eres – qui m’a coĂ»tĂ© un bras compte tenu de la quantitĂ© de tissu, mais qui fut un achat bien mĂ©ritĂ© aprĂšs la perte difficile de mes kilos en trop – au bord de la piscine turquoise de l’hĂŽtel !

Je secoue vigoureusement mon mari pour le réveiller.

– Papa, papa on arrive !! S’Ă©crie joyeusement notre bout-de-chou.

Avec ses yeux marrons en amande et ses cheveux chĂątain clair, l’enfant est une chabine adorable qu’on aime rien qu’Ă  la regarder.

Adam, encore tout endormi, grogne pour toute rĂ©ponse. Une tĂąche de bave s’est rĂ©pandue sur son tee-shirt blanc et les coutures de l’oreiller gonflable lui ont laissĂ© de grosses marques sur le visage. ScĂšne risible Ă©tant donnĂ© que ces derniers temps il ne me semble pas l’avoir vu sans son trĂšs sĂ©rieux costume trois-piĂšces et son attachĂ© case. A croire qu’il ne quittait mĂȘme pas la cravate pour dormir.

DĂšs que nous posons le pied sur le tarmac de l’aĂ©roport, une chaleur suave nous englobe et une douce brise rend les 30 degrĂ©s tout juste agrĂ©ables. Je laisse Adam se charger des bagages et de la voiture de location, tandis que j’attends dehors, Isobel dans les bras. Je ferme les yeux et laisse les rayons du soleil picoter mon visage, Ă©grainant de nostalgiques souvenirs d’enfance.

La Martinique est l’Ăźle de mon pĂšre, la mienne Ă©galement. MalgrĂ© notre dĂ©mĂ©nagement en mĂ©tropole, nous y revenions chaque Ă©tĂ© jusqu’Ă  mon adolescence. Puis les circonstances ont rendu les choses plus difficiles : les moyens financiers, mes Ă©tudes Ă  l’Ă©tranger, ma profession prenante et finalement ma rencontre avec Adam. C’est la naissance d’Isobel qui a tout changĂ©. Je voulais que ma fille soit animĂ©e des mĂȘmes souvenirs enchanteurs que les miens. A l’Ă©poque oĂč chaque dĂ©placement est une aventure, chaque endroit un nouveau terrain de jeu, il fallait que je lui offre le plus merveilleux qui soit.

-En carrosse mes beautĂ©s ! S’Ă©crie Adam en brandissant fiĂšrement les clĂ©s de la voiture de location flambante neuve. Un Ă©norme pick-up noir mat nous attend Ă  l’autre bout du parking. Bien sĂ»r, il a fallu qu’il prenne le plus gros modĂšle du catalogue. Un engin bien voyant. DĂ©cidĂ©ment je ne comprendrais jamais les hommes et leur obsession pour les grosses voitures, comme si la vie Ă©tait une Ă©ternelle compĂ©tition. Je lĂšve les yeux au ciel devant tant d’exubĂ©rance mais retient Ă  peine un sourire tant il a l’air heureux. Je ne compte pas conduire de toute façon, alors autant qu’il en profite si ça peut lui faire plaisir.

Depuis la vitre baissĂ©e, j’observe le paysage, rĂȘveuse. Les choses ont bien changĂ© depuis mon dernier voyage. Tout semble 
 plus petit, plus moderne aussi, mais toujours aussi incroyablement colorĂ© et plein de vie. Le long de la route, les palmiers se balancent fiĂšrement au vent et l’odeur des bougainvilliers fuchsias embaume l’air.

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Nous avons dĂ©cidĂ© de poser nos bagages au sud-ouest de l’üle et lorsque nous arrivons Ă  l’hĂŽtel « Grand’case », je ne suis pas déçue ! Les photos rendaient bien hommage Ă  l’Ă©tablissement. Plusieurs grands bungalows du plus pur style colonial sont dispersĂ©s sur un terrain boisĂ© entourant une immense piscine-lagon. Nous sommes accueillis par les chants des oiseaux et les rires des enfants qui jouent dans l’eau. Un paradis sous les tropiques! Isobel ne tient plus en place et n’a visiblement qu’une idĂ©e en tĂȘte : enfiler ses brassards roses et se jeter dans l’eau fraĂźche. J’avoue que je ferai bien de mĂȘme. Une hĂŽtesse avec un accent chanteur nous dĂ©signe notre bungalow, un peu Ă  l’Ă©cart des autres, nous accordant une intimitĂ© privilĂ©giĂ©e. A l’intĂ©rieur, le mĂȘme standing luxueux : les lits sont tirĂ©s Ă  quatre Ă©pingles et habillĂ©s d’Ă©lĂ©gants couvre-lits en madras, des bouquets de roses porcelaines et des doudou corossol sont disposĂ©s sur la table en merisier du salon et une dodine donne directement sur le jardin.

– Je sens qu’on va ĂȘtre bien ici !

***

Le lendemain, destination la plage de sable noir d’Anse Dufour Ă  quelques minutes en voiture de notre hĂŽtel. Je suis impatiente de revoir ce lieu de fantasme de mes jeunes annĂ©es et de le faire dĂ©couvrir Ă  ma petite famille. Je me souviens, le jour de mes six ans, avoir vu une Ă©norme tortue marine pondre ses Ɠufs en creusant inlassablement le sable de ses nageoires. Manmandlo m’avait offert le plus beau cadeau d’anniversaire possible.

tortue-plage

A peine arrivĂ©e, je saute du pick-up, jette mes tongs et m’Ă©lance sur la plage telle une gamine. L’endroit est toujours aussi beau. Les grains de sable se glissent entre mes orteils et me chatouillent la plante des pieds. Je me laisse absorber par la contemplation de la mer indigo, dont les vagues Ă©cumeuses tranchent avec le reste de la plage. Le va-et-vient de l’eau, le bruit du vent qui secoue les palmes des cocotiers, les yoles des pĂȘcheurs au loin, je suis contente de voir que le temps n’a pas altĂ©rĂ© l’acuitĂ© de ma mĂ©moire. Je suis tirĂ©e de ma torpeur lorsque je sens les petites mains chaudes d’Isobel s’agripper Ă  ma jambe.

– Alors, ma puce qu’est-ce que tu en penses ? C’est beau hein ?!

Ma fille acquiesce, l’air aussi ravie que moi.

– On s’installe là ? Me demande Adam en sortant les serviettes du panier de paille.

Je pouffe en apercevant qu’il a mit le chapeau de bakoua que je lui ai achetĂ© pour rire Ă  la boutique de l’hĂŽtel. Ça lui va plutĂŽt bien et lui donne presque l’air d’un local, mais va totalement Ă  l’encontre de son look habituel.

chapeau bakoua

En lissant les cheveux d’Isobel Ă  l’aide d’huile de coco – recette de grand-mĂšre – je me rends compte Ă  quel point la Martinique me manquait.

Une odeur de grillade de morue vient me chatouiller les narines et fait gargouiller mon ventre, malgrĂ© l’heure encore matinale. Une torture vis-Ă -vis de mes toutes rĂ©centes bonnes rĂ©solutions alimentaires.

– Je vais marcher un peu le long de la plage, ok ? Dis-je Ă  Adam. Il ne rĂ©pond pas, mais dresse son pouce vers le ciel, signe qu’il a entendu.

J’enfile mon short et me saisit de mon tĂ©lĂ©phone, bien dĂ©cidĂ©e Ă  faire le plus de photos possibles pour immortaliser le paysage et faire jalouser un maximum mes collĂšgues de travail.

J’observe les yoles multicolores et les formes fantastiques des nuages, semblables Ă  de la barbapapa vanille. J’ai presque atteint le bout de la plage, lorsque j’aperçois un reflet brillant Ă  quelques mĂštres de lĂ . J’espĂšre que c’est un coquillage de lambi pour pouvoir l’offrir Ă  Isobel.

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Je m’approche Ă  grandes enjambĂ©es de l’objet mystĂ©rieux et suis incroyablement déçue de voir qu’il s’agit d’une bouteille de rhum vide, sans doute le vestige d’une soirĂ©e arrosĂ©e au clair de lune. Les gens ne respectent vraiment rien.

Je me penche pour la jeter plus loin, Ă  l’abri de petits petons fragiles comme ceux de ma fille. Je suis sur le point de la balancer lorsque quelque chose Ă  l’intĂ©rieur de la bouteille retient mon attention. Une sorte de papier rosĂątre tout froissĂ©. Un message. Fut une Ă©poque oĂč moi aussi j’aimais jouer Ă  cela avec mes copines. Nous avions mĂȘme rĂ©digĂ© une lettre pour les aliens qui envahiraient la terre afin de laisser une trace de notre passage. Nous nous disions qu’ainsi nous serions plus cĂ©lĂšbres encore que les grands noms de ce monde. Les extraterrestres conteraient Ă  leurs marmots les aventures de Veronica Allende et de Michelle Robert. Je souris, amusĂ©e par la situation et je me demande bien ce que le mot peut contenir et surtout si je dois le lire.

« Bon aller je me lance » je pense avant de dévisser la bouteille.

L’eau salĂ©e a lĂ©gĂšrement oxydĂ© le bouchon mĂ©tallique, mais l’Ă©tiquette de la marque du       «petit feu» (le rhum) est presque intacte, seuls les bords sont dĂ©collĂ©s. Le message est donc rĂ©cent. Je tire avec difficultĂ© le papier humide qui accroche aux parois de verre. De petites fleurs sont dessinĂ©es dessus et une drĂŽle d’odeur de pot-pourri s’en dĂ©gage, ce qui semble confirmer ma premiĂšre impression d’un jeu d’enfants. Toutefois, lorsque je le dĂ©plie et en lis le contenu, je reste scotchĂ©e sur place.

Les mots « Aidé mwen » ont été griffonnés à la va-vite.

J’espĂšre d’abord une blague dĂ©bile, mais les doigts qui ont Ă©crit ces deux mots Ă©taient sans aucun doute crispĂ©s et tremblotants lorsqu’ils sont entrĂ©s en action. De plus, si des enfants avaient voulu faire une mauvaise blague, ils auraient Ă©tĂ© plus expansifs et en auraient rajoutĂ© une couche du genre « ils vont nous tuer » ou « nous ne sommes pas morts». Bref quelque chose d’un peu plus sensationnel. Un « simple » aidez-moi c’est quelque chose qu’on rĂ©dige Ă  la va-vite, dans un ultime geste d’espoir que quelqu’un puisse trouver notre cri de dĂ©tresse dans les temps, juste avant qu’un ravisseur ou un meurtrier ne nous rattrape et nous assĂšne un coup sur la tĂȘte.

La bouteille toujours en main je rebrousse chemin en sprintant. Lorsque j’aperçois Adam Ă  moitiĂ© enseveli dans le sable – Ɠuvre d’Isobel qui rit Ă  s’en dĂ©crocher les mĂąchoires d’avoir ainsi acculĂ© son pĂšre – je lui fais de grands signes sans relĂącher l’allure. Il bondit de son fragile piĂšge pour me rejoindre, l’air totalement paniquĂ© de me voir dans cet Ă©tat.

– Veronica?! Qu’est-ce qu’il se passe ?!

Je peine Ă  reprendre mon souffle aprĂšs l’effort que m’a demandĂ© ce retour exprĂšs. Pour toute rĂ©ponse je lui tends le bout de papier.

– Et ? Me demande t-il d’un air perplexe.

–  J’ai trouvĂ© ça dans une bouteille Ă©chouĂ©e sur la plage. Parvins-je enfin Ă  articuler, les mains sur les hanches tentant de calmer un douloureux point-de-cĂŽtĂ©.

– Quelqu’un a besoin d’aide Adam ! Je poursuis sur ma lancĂ©e Ă©tant donnĂ© que mon compagnon n’a pas du tout la rĂ©action escomptĂ©e.- Tu rigoles j’espĂšre ?! Me coupe t-il. Veronica, ce n’est qu’une farce de gamins qui devaient s’ennuyer et seront probablement ravis de constater qu’un crĂ©dule badaud s’est laissĂ© prendre au jeu.

Je prends sur moi pour faire fit du « crĂ©dule badaud » et lui fais part de mes observations quant Ă  l’Ă©criture et la rĂ©daction du message :

– Non mais regarde mieux ! Ça a Ă©tĂ© Ă©crit par une personne qui Ă©tait effrayĂ©e !

Son manque d’imagination m’exaspĂšre Ă  un tel point que je lui colle quasiment le bout de papier sur le nez.

– Écoute moi, tu lis beaucoup trop de romans noirs. RĂ©flĂ©chis deux minutes avec les tĂ©lĂ©phones portables, les Iwatch et compagnie tu penses vraiment que quelqu’un dans l’urgence prendrait le temps d’Ă©crire un S.O.S sur un papier, d’aller chercher une bouteille pour le mettre dedans et ensuite se rendrait Ă  la plage pour le jeter. Alors qu’il y a une chance sur mille pour que quelqu’un trouve ledit mot ?!

Adam m’irrite au plus haut point avec son pragmatisme, mais je dois avouer que vu comme ça et l’adrĂ©naline de la dĂ©couverte passĂ©e je me sens un peu bĂȘte d’y avoir rĂ©ellement cru.

– Tu as sans doute raison. Dis-je en haussant les Ă©paules.

– Bien sĂ»r, j’ai toujours raison, tu le sais bien ! Allez viens allons nous goinfrer de gratin d’ignames et de grillades de morue !

Tamarin et boules coco (1)

Crédit illustration : Christine Couturier

 

Une nuit chaude est tombĂ©e sur Grand’Case. Je me berce nonchalamment sur la dodine sous la vĂ©randa tandis que plane sur les lieux un silence total plein de mystĂšre. Une brise de terre fait dĂ©vier les « bĂȘtes Ă  feu » (les lucioles) de leur folle trajectoire. J’observe le spectacle tout en buvant de l’amicoque (alcool anisĂ©) qui me brĂ»le les lĂšvres au passage. Cette histoire de bouteille Ă  la mer m’a hantĂ©e toute la journĂ©e malgrĂ© tous les efforts dĂ©ployĂ©s par Adam pour me la faire oublier. Au fond de moi, mon instinct me dicte qu’il y a un fil Ă  tirer, mĂȘme si ma raison se plie Ă  l’opinion de mon mari. Je sors le petit bout de papier tout froissĂ© que j’ai laissĂ© dans ma poche et relie les deux mots pour la Ă©niĂšme fois. J’ai sans doute une imagination fertile, mais je n’aurais pas l’esprit tranquille tant que je ne me serai pas assurĂ©e qu’une vie ne dĂ©pend pas de moi. C’est dĂ©cidĂ©, demain je fais un tour au commissariat.

***

Adam et Isobel dorment encore Ă  poings fermĂ©s lorsque je m’engouffre dans le pick-up de location. L’engin est tellement imposant que je ne vois mĂȘme pas le bout du capot depuis le poste de conduite. Je ne suis pas sĂ»re de pouvoir manƓuvrer la bĂȘte, encore moins la garer, mais je ne vais tout de mĂȘme pas y aller Ă  pied.

Finalement, le trajet n’est pas si terrible et l’heure matinale me vaut un parking vide. Hourra !

ArrivĂ©e au commissariat, je me dirige directement vers les panneaux en liĂšge disposĂ©s contre les murs nus. Des alertes « vigipirate », quelques consignes de sĂ©curitĂ© routiĂšre et enfin je trouve ce que je cherche : des avis de disparition. J’en compte cinq au total. Deux d’entre eux datent de plusieurs mois, je ne les prends donc pas en considĂ©ration compte tenu du bon Ă©tat de la bouteille que j’ai trouvĂ©. Un troisiĂšme reprĂ©sente un homme d’une soixantaine d’annĂ©es. Il me semble peu probable qu’il ait rĂ©digĂ© son mot de dĂ©tresse sur du papier parfumĂ© Ă  motifs floraux. Reste donc deux pistes probables. Je dĂ©croche lesdites affichettes pour observer de plus prĂšs les photographies en noir et blanc. Il s’agit de deux femmes. L’une – ThĂ©rĂšse – est d’Ăąge mur, les cheveux courts et grisonnants, probablement mĂšre de famille vu sa petite ride reconnaissable entre les sourcils. L’autre – Vanessa – est une jeune fille de 17 ans. Elle porte de longs cheveux tressĂ©s et sourit joyeusement sur la photo. En observant ces deux femmes, je me sens mal Ă  l’aise. Que sont-elles devenues ? OĂč sont-elles en ce moment ? Leurs familles respectives doivent mourir d’inquiĂ©tude. Je n’ose mĂȘme pas imaginer qu’un tel sort puisse arriver Ă  Isobel. Rien que d’y penser des frissons courent de ma nuque jusqu’à mes orteils.

Je photographie les annonces avant de les Ă©pingler de nouveau Ă  leur place. Elles ne comportent pas d’informations supplĂ©mentaires, mais les photos pourraient s’avĂ©rer utiles.

De retour dans la voiture, je m’interroge sur la prochaine Ă©tape de mon enquĂȘte. Avoir les numĂ©ros des familles des deux femmes disparues m’aurait sans doute aidĂ©, mais seul un numĂ©ro vert est indiquĂ©.

AprĂšs avoir fait fonctionner mes mĂ©ninges quelques minutes, il me semble que la meilleure solution est d’exploiter la piste de la bouteille de rhum Saint James.

 

 

Crédit illustrations : Christine Couturier

***

La plantation Saint James est la plus ancienne distillerie de l’Ăźle et se trouve Ă  Sainte Marie. Je distingue le panneau « MusĂ©e du Rhum » sur la route avant mĂȘme la grande bĂątisse de dentelle blanche aux tuiles rouges. De grands champs de cannes Ă  sucre s’Ă©tendent derriĂšre la belle demeure. Une machine agricole est Ă  l’Ɠuvre, mais je ne peux m’empĂȘcher de penser Ă  ces hommes et ces femmes qui, autrefois, coupaient la canne au coutelas tout en chantant sous un soleil de plomb afin d’oublier les souffrances de l’existence.

Le musĂ©e prĂ©sente l’ancien matĂ©riel en cuivre et laiton, ainsi que les machines Ă  vapeur utilisĂ©es Ă  l’Ă©poque, bien loin de l’outillage moderne.

saint james

Le tintement d’une clochette annonce ma prĂ©sence lorsque je pousse la porte. Un Ă©lĂ©gant jeune homme me sourit, m’invitant Ă  la confidence.

– Bonjour Madame

– Bien le bonjour Ă  vous ! saoufé ! Je sens que vous allez pouvoir me renseigner !

L’expĂ©rience m’a appris que commencer par un mot gentil facilite bien souvent les rapports humains.

– Eh oui ! J’en sais presque autant que Monsieur Marcel. Il a ponctuĂ© sa phrase d’un geste vers un des grands portraits accrochĂ©s dans son dos. La photographie couleur reprĂ©sente un « bĂ©ké » d’une carrure imposante, au port altier. Il porte une moustache fournie qui accentue encore son air de patriarche. Sur une petite plaque mĂ©tallique en dessus du cadre est gravé : « Monsieur Pierre Marcel administrateur de la rhumerie Saint James ».

Je dĂ©gaine mon tĂ©lĂ©phone portable et fait dĂ©filer les photos jusqu’Ă  tomber sur celle de ThĂ©rĂšse.

– Est-ce que vous la connaissez ?

– Ma foi oui ! ThĂ©rĂšse, je ne la connais pas personnellement mais Ă  ce qu’on dit c’est un sacrĂ© phĂ©nomĂšne. Elle passait souvent par ici durant ses jours de congĂ©s, mais ça fait un bout de temps qu’on ne l’a plus vu. Elle est vendeuse de souvenirs pour les touristes au Jardin de Balata. Vous lui voulez quoi ?

Je ne répond pas et me contente de passer à la photo suivante, celle de la plus jeune femme.

– Pauv’iche moins ! (« la pauvre petite ») C’est Vanessa, la fille de Joseph. Je la croisais tous les samedis au marchĂ© de Fort-de-France au stand des douceurs. Selon moi, elle attirait les clients plus par sa beautĂ© envoĂ»tante que par ses sucreries, si vous voyez ce que je veux dire. Ajoute-t-il dans un clin d’Ɠil.

– Joseph ? Je demande sans relever le sous-entendu.

– Oui, il travaille ici lui aussi. Mais depuis ce qui s’est passĂ©, il n’est pas revenu.

J’acquiesce. Ça paraĂźt Ă©vident. Le pauvre homme doit ĂȘtre dĂ©vastĂ©.

– Est-ce qu’il y a une adresse oĂč je pourrai le trouver ?

Le jeune garçon paraĂźt soudain perplexe et j’ai peur d’en avoir trop demandĂ©.

– Vous m’avez dit que vous Ă©tiez qui exactement ?

– Juste une amie.

Ma réponse ne paraßt pas le convaincre, mais aprÚs le grand sourire que je lui assÚne avec « un grand yeux doux », il finit par se détendre.

– J’ai juste un numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone pour vous. Voyez ça directement avec Joseph. Me dit-il en griffonnant les chiffres sur un prospectus du musĂ©e.

 

Dans la voiture, j’essaye aussitĂŽt le numĂ©ro, mais aprĂšs plusieurs tonalitĂ©s je tombe sur la messagerie. Je raccroche immĂ©diatement. J’aurais prĂ©fĂ©rĂ© l’avoir de vive-voix. Par message cela semblerait un peu Ă©trange de lui demander des informations sur son enfant disparu.

EspĂ©rons que j’aurais plus de chance en me lançant sur la piste de ThĂ©rĂšse.

Direction, donc, le jardin botanique de Balata au nord de Fort-de-France.

balata

Le tableau de bord indique presque 13 heures lorsque ma voiture s’engouffre sur le parking dĂ©jĂ  bien chargĂ©. Pas Ă©tonnant, le jardin est un incontournable de l’Ăźle avec le zoo de l’habitation Latouche et l’habitation ClĂ©ment.

Je me maudis un peu de ne pas avoir pris un plan pour trouver le stand de ThĂ©rĂšse tandis que je m’enfonce dans la profusion de plantes tropicales du « jardin », mais peu Ă  peu je me laisse envoĂ»ter par la beautĂ© naturelle des lieux.

Je me perds entre les bambous gĂ©ants, le ricin, les amandiers et les jujubiers. Des cascades d’orchidĂ©es sauvages aux couleurs vives se dĂ©versent Ă  mes pieds, tandis que de fugaces colibris noirs et bleus font du sur-place au dessus des hibiscus odorants. VĂ©ritable paradis terrestre. En passant Ă  cĂŽtĂ© d’un immense fromager, les histoires de mon pĂšre sur les maĂźtres quimboiseurs, cheval trois pattes, diablesses et dorlis me reviennent en mĂ©moire et me font sourire. Il n’y a que sous les tropiques que les histoires de magie paraissent si rĂ©elles.

fromager

AprĂšs une bonne heure passĂ©e Ă  rĂȘver les yeux ouverts, je dĂ©bouche enfin sur un chemin dallĂ© bordĂ© par des buissons de queues de chat rouges menant Ă  la boutique de souvenirs du jardin. Mugs, parĂ©os, bracelets perlĂ©s, graines Ă  planter sont soigneusement empilĂ©s sur les Ă©tagĂšres de l’Ă©choppe. Je repĂšre une adorable poupĂ©e martiniquaise parĂ©e de ses atours traditionnels : jupon de madras, blouse blanche et coiffe assortie. J’en attrape une pour Isobel et me dirige vers la caisse. Une femme aux formes gĂ©nĂ©reuses portant un tee-shirt Ă  l’effigie du jardin, m’encaisse.

– Est-ce que vous connaissez ThĂ©rĂšse ? Je lui demande timidement.

– ThĂ©rĂšse Benjamine ? Bien sĂ»r que je la connais ! C’est une de mes plus vieilles amies ! Me rĂ©pond t-elle des larmes plein les yeux.

– J’ai appris qu’elle avait disparu. Je suis dĂ©solĂ©e.

Elle hoche la tĂȘte silencieusement.

– Est-ce que vous avez une idĂ©e de ce qui a pu se passer ? Je poursuis en attrapant le sac en papier qu’elle me tend.

– C’est ça le plus Ă©trange Madame! Elle a disparu comme ça pouf ! La veille nous fĂȘtions mon anniversaire Ă  la maison et le lendemain… Tenez, regardez, elle m’a mĂȘme Ă©crit une gentille carte. Rien qui puisse annoncer qu’elle se mĂ©fiait de quelqu’un ou qu’elle souhaitait prendre ses cliques et ses claques.

En attrapant la carte colorĂ©e qu’elle me montre, quelque chose me chiffonne.

L’Ă©criture de ThĂ©rĂšse ne colle pas Ă  celle du mot trouvĂ© dans la bouteille. Sur la carte d’anniversaire, les lettres sont tracĂ©es Ă  l’encre bleue en plus d’ĂȘtre beaucoup plus rondes. MĂȘme les points des i sont diffĂ©rents, ceux de ThĂ©rĂšse ressemblent Ă  de petites croix. MalgrĂ© la prĂ©cipitation, les habitudes ne se perdent pas Ă  ce point. La maniĂšre dont on Ă©crit est quelque chose de gravĂ©, significatif de l’identitĂ© de son propriĂ©taire. De toute Ă©vidence, ThĂ©rĂšse n’est pas la femme que je cherche.

– Merci beaucoup. J’espĂšre sincĂšrement que les policiers vont vite retrouver votre amie !

– Moi aussi…

Sa rĂ©ponse est presque imperceptible et se perd dans les Ă©clats de voix du groupe de visiteurs qui vient d’entrer dans la boutique.

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Crédit illustration : Christine Couturier

 

Cette premiÚre partie vous a t-elle plu? 

La suite arrive trĂšs bientĂŽt … 

(Toutes les photos sont issues d’une banque d’images internet)

 

8 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Chouette balade dans cet article!!

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup! Je suis super contente que ça t’ai plu !!

      J'aime

  2. Couturier Josette et Michel dit :

    Bravo Sam,nous attendons la suite de ta nouvelle avec impatience. Bravo aussi pour les illustrations de Chris. Bisous Ă  toutes les deux.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup à vous deux!!! La suite arrive bientît 🙂

      J'aime

  3. crisanasam dit :

    Jolie nouvelle qui nous fait voyager dans les diffĂ©rents endroits de l’Ăźle. On se laisse porter par le texte agrĂ©ablement.
    Vite j’attends la suite.

    Aimé par 1 personne

  4. jujume80 dit :

    C’est extra, d’avoir Ă©crit une nouvelle, tout en nous faisant voyager en Martinique ! 🙂 J’adore cette histoire, les anecdotes, ton style d’Ă©criture… Et j’ai hĂąte de lire la suite ! 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Trop chou!!! J’apprĂ©hendais beaucoup de poster ma nouvelle haha toujours la petite angoisse que ça ne plaise pas du tout, donc tu imagines Ă  quel point ton mot me fait chaud au coeur!!! La suite arrive dĂšs le prochain post 😉

      Aimé par 1 personne

      1. jujume80 dit :

        Tu Ă©cris tellement bien, et tu nous donnes une histoire tellement bonne, que tu n’as aucune apprĂ©hension Ă  avoir, Ă  nous faire lire tes rĂ©cits ! 🙂 J’attends ton prochain poste avec impatience dans ce cas ! 😉

        Aimé par 1 personne

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