Tamarin et boules coco # Part 2

Coucou mes petits palmiers ensoleillĂ©s ! 🌮

J’espĂšre sincĂšrement que la premiĂšre partie des aventures de Veronica vous a plu! Voici, comme promis, la suite et fin !

Tamarin & boules coco

« Tamarin et boules coco » © samsha tavernier, Tous droits rĂ©servĂ©s

ConformĂ©ment Ă  l’article L.335.2 al 3 du Code de la propriĂ©tĂ© intellectuelle : « La loi incrimine au titre du dĂ©lit de contrefaçon : toute reproduction, reprĂ©sentation ou diffusion, par quelque moyen que ce soit, d’une Ɠuvre de l’esprit en violation des droits de l’auteur, tels qu’ils sont dĂ©finis et rĂ©glementĂ©s par la loi ».


 

Cette visite a Ă©tĂ© plus fructueuse que ce Ă  quoi je m’attendais. DĂ©sormais, mon champ de recherche est considĂ©rablement rĂ©duit et se limite Ă  la jeune Vanessa.

L’homme de la rhumerie Saint James m’a parlĂ© du marchĂ© de Fort-de-France et de son stand de douceurs. Je suis juste Ă  cĂŽtĂ©, j’imagine donc que ça ne coĂ»te rien d’aller y faire un tour.

LĂ -bas, je suis happĂ©e par la vie bruyante qui rĂšgne entre les Ă©tales. Les gens jacassent, palabrent, rient en s’esclaffant dans une exubĂ©rance et une gaietĂ© toute antillaise. Le crĂ©ole qu’on entend est colorĂ©, de joyeuses moqueries fusent d’un stand Ă  l’autre, tandis qu’une douce odeur de bon zĂ©pis me cueille les narines.

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Des montagnes de safran, curcuma, curry et bois bandĂ© pour les touristes appellent le regard. Sous un autre chapiteau c’est un sirop de gingembre Ă©pais et dorĂ© qui attire les rayons du soleil. Par lĂ , de beaux poissons frais et luisants reposent dans de grandes feuilles vertes de bananier. Tout me donne envie, mais c’est l’Ă©tal des douceurs qui regorge de monde. Une longue table parĂ©e de macramĂ© crĂšme dĂ©borde de confiseries toute plus allĂ©chantes les unes que les autres : nouga-pistach, gousses de vanille, sorbĂ© koko (sorbet Ă  la noix de coco), pĂątĂ©s coco / goyave, tanmaren glasĂ© (tamarin glacĂ©), confiture de barbadine.

 

 

J’accroche enfin le regard d’une des femmes qui tient l’Ă©tale :

– Bonjour, je cherche Vanessa.

– La pli bel’ qui nom ou ? (« la plus belle quel est ton nom ? ») Me rĂ©pond t-elle en crĂ©ole.

– Veronica.

– Aie aie aie bondiĂ© oĂč pas save piĂšce ? (« ohlala mon dieu, tu n’es pas au courant ? ») Vanessa, ça fait plusieurs jours que personne ne sait oĂč elle est, ni moi, ni les autres. Je ne peux pas t’aider.

La deuxiĂšme femme semble avoir entendu notre conversation et se rapproche, prĂȘte Ă  commĂ©rer.

– Pauv’ Joseph ! DĂ©jĂ  que la vie n’Ă©tait pas facile pour lui.

Ma curiosité est piquée :

– Pourquoi ?

Elle roule les yeux au ciel comme si j’Ă©tais la derniĂšre des « coco gningnin » (parisienne).

– A cause de l’histoire avec les Marcel pardi !

– L’administrateur de la distillerie Saint James ?! Je m’Ă©cris.

– Bah oui ! Qui d’autre ? Joseph et la femme de Pierre Marcel ont eu une histoire tous les deux. Je crois bien que toute l’Ăźle est au courant. Poursuit-elle.

– Et qu’est-ce qui s’est passé ?

– Ils allaient s’enfuir tous les deux. Joseph et la femme Marcel ça faisait des mois qu’ils se frĂ©quentaient en secret, mais ils Ă©taient de moins en moins discrets. Ils avaient dĂ©cidĂ© de le dire Ă  tout le monde et de vivre leur idylle. La femme Marcel, elle avait fait ses bagages, Ă  ce qu’on dit, mais, il est rentrĂ© juste Ă  temps. Missie Marcel, il a dit Ă  Joseph, que s’il partait avec sa femme, il serait virĂ© et qu’il veillerait Ă  ce qu’il ne retrouve plus jamais de travail ici. La femme Marcel, elle s’en fichait puisqu’elle voulait se rendre en mĂ©tropole retrouver sa famille. Mais pour Joseph c’Ă©tait diffĂ©rent … avec Vanessa.

Cette révélation me laisse pantoise quelques secondes.

– Joseph a du choisir entre la femme qu’il aimait et son Ăźle?

– C’est ça ! Je te laisse deviner ce qu’il a prĂ©fĂ©rĂ©.

– Et la femme Marcel qu’est-ce qu’elle est devenue ? Je demande.

– Toujours avec son mari dans leur habitation de Saint Pierre. On la voit plus beaucoup dehors depuis.

– Triste histoire.

– Ouai tu l’as dit. Mais, le plus bizarre c’est que Missie Marcel il a gardĂ© Joseph Ă  la rhumerie, « an matadore » (« un gentleman »).

En effet, c’est vraiment trĂšs gĂ©nĂ©reux de sa part. Un peu trop mĂȘme. Personnellement, si je dĂ©couvrais qu’Adam vivait une liaison torride depuis des mois avec une de mes employĂ©es et prĂ©voyait de me laisser tomber comme une vieille chaussette, pour sĂ»r que je ne me gĂȘnerai pas pour le mettre Ă  la porte, de le ratatiner mĂȘme…

– LongĂ© la main. Poursuit-elle (« tends la main »).

Je m’exĂ©cute et elle y glisse un petit lokio :

– pou la mamaille (« pour les enfants »). Me dit-elle dans un clin d’Ɠil.

Petit Ă  petit, les choses s’Ă©claircissent et les piĂšces du puzzle se mettent en place. Je suis dĂ©sormais convaincue qu’une petite escapade Ă  la maison de Saint Pierre s’impose.

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La ville fut « la perle des Antilles », « le petit-Paris » comme on disait, avant sa destruction suite aux nuĂ©es ardentes de la PelĂ©e en 1902. Un seul survivant Cyparis, un espĂšce de « nĂšgre marron » enfermĂ© sous terre comme qu’on dirait il Ă©tait Lucifer !!

Martinique 2005 - Photo © Richard Soberka - http://www.photoway.com/

DĂ©sormais, les stigmates de la tragĂ©die sont une attraction touristique comme une autre et la ville s’est reconstruite en tant que ville « d’art et d’histoire ».

Je ne mets pas bien longtemps à trouver la propriété des Marcel, grùce aux indications pointues des passants.

La demeure est incroyablement belle : sur deux Ă©tages avec de grandes portes et fenĂȘtres parĂ©es d’auvents dĂ©coratifs. La structure en bois typique de l’architecture crĂ©ole a Ă©tĂ© conservĂ©e, mais on sent que la maison a Ă©tĂ© modernisĂ©e rĂ©cemment avec sa grande vĂ©randa et son balcon. De multiples dessins de dentelle ornent la façade rappelant un style victorien et le toit est ourlĂ© de lambrequins peints en blanc.

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Des haies d’orangers ont Ă©tĂ© disposĂ©es autour de l’habitation pour la protĂ©ger des regards trop indiscrets, mais le portail de fer forgĂ© un peu rouillĂ© est restĂ© entre-ouvert. Je m’introduis dans le jardin en espĂ©rant qu’il n’y ait pas de chiens pour dĂ©fendre leur territoire.

Au milieu des jardiniĂšres d’Ă©pices et des arbres fruitiers, je distingue un salon de jardin Ă  l’ancienne. Une femme, dos Ă  moi, y est assise.

-Madame Marcel ?

Elle se retourne pour me faire face. Elle n’a pas l’air surprise malgrĂ© mon intrusion impromptue dans son oasis. Elle porte de longs cheveux blonds ondulĂ©s et possĂšde la beautĂ© d’une statue. Sur le coup, j’ai mĂȘme du mal Ă  comprendre comment Joseph a pu prĂ©fĂ©rer quoi que ce soit Ă  cette femme.

– Venez vous asseoir avec moi. Me lance t-elle d’une voix qui semble lasse.

– Bonjour, je m’appelle Veronica.

Je lui tends une main ferme qu’elle me serre et suis surprise de la force qu’elle emploie malgrĂ© son gabarit fragile.

– Vous voulez boire quelque chose ? Me propose t-elle poliment.

– Non merci, c’est trĂšs gentil.

– Allons voyons, j’ai du supĂ©rieur (un rhum de trĂšs bonne qualitĂ©) ça ne se refuse pas !

Elle ne me laisse pas le temps de rĂ©pondre qu’elle est dĂ©jĂ  partie dans la cuisine chercher une de ses meilleures bouteilles. Elle revient avec des verres bien trop grands pour ce genre de boisson et nous serre plus que gĂ©nĂ©reusement avant d’enfiler son verre d’une traite sous mes yeux Ă©berluĂ©s.

– Alors, que me vaut l’honneur de votre visite… Veronica ?

– Je suis venue au sujet de Vanessa.

Cette fois, il semblerait que j’ai captĂ© son attention.

-Vanessa, la fille de Joseph ?

J’acquiesce pour toute rĂ©ponse.

– Eh bien que se passe t-il ?

Madame Marcel n’a pas l’air d’ĂȘtre au courant de la situation et je me sens soudain mal Ă  l’aise de devoir lui annoncer la nouvelle alors mĂȘme que je ne connais ni l’une ni l’autre.

– Vanessa est portĂ©e disparue depuis plusieurs jours maintenant. Il ne semblerait pas que ce soit une fugue.

A l’annonce de la triste nouvelle, elle s’est redressĂ©e sur sa chaise et se tient dĂ©sormais droite comme un i.

– Quoi ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire?! Vous ĂȘtes de la police ?

Sans raison valable, mon instinct me dicte de tout lui raconter depuis le commencement sur la plage de sable noir. J’ai la nette sensation que cette femme meurtrie par la vie saura me comprendre et soutiendra ma petite enquĂȘte.

– Bondié ! Ça mwen faite pou mĂ©ritĂ© ça? (« Qu’est-ce que j’ai fait pour mĂ©riter ça ? ») S’exclame t-elle Ă  la fin de mon rĂ©cit.

– Pourquoi dites-vous cela ?

La femme du bĂ©kĂ© se resserre un Ă©norme verre de rhum qu’elle descend Ă  la mĂȘme vitesse que le prĂ©cĂ©dent avant de poursuivre.

– Depuis mon aventure avec Joseph, Pierre – mon mari – a complĂštement changĂ©. Il est devenu aigri, mĂ©chant. C’est de lui que je tiens ma mauvaise habitude pour la boisson en plein aprĂšs-midi comme vous pouvez le voir. Il n’est jamais Ă  la maison, dĂ©pense tout son argent au pit, combat de coqs et autres courses de chevaux. Il est devenu comme son pĂšre !

Elle a craché la derniÚre réflexion avec tellement de mépris que je me demande sincÚrement quelle est la raison de sa présence dans cette maison.

– Il rumine sa vengeance Ă  l’encontre de Joseph depuis cette histoire ! Veronica je suis sĂ»re que c’est lui !!

Je reste clouée sur place suite à cette révélation.

– Vous me dites que c’est votre mari qui a enlevĂ© Vanessa ?

– C’est bien ce que je vous dis ! J’en ai l’intime conviction. C’est sa façon de nous punir tous les deux.

Je me lĂšve comme un diable sorti de sa boĂźte.

– Il faut prĂ©venir la police ! RĂ©pĂ©tez leur ce que vous venez de me dire !!

La main de madame Marcel se referme sur mon poignet telle une serre lorsque je dégaine mon téléphone portable.

– Et vous pensez qu’ils vont me croire ? Mon mari a des amis hauts placĂ©s et je n’ai aucune preuve de ce que j’avance !

Mon bras retombe mollement. Elle a raison, la police ne pourra pas se fonder sur de telles accusations sans la moindre preuve. Mais, nous ne pouvons quand mĂȘme pas rester lĂ  et ne rien faire. Si ce que m’a dit madame Marcel s’avĂšre ĂȘtre exact, il est possible que Vanessa court un grand danger Ă  l’heure qu’il est.

-Il faut fouiller la maison ! Je m’exclame.

Madame Marcel accepte mais reste en arriĂšre tandis que je m’engouffre dans la fraĂźcheur de la bĂątisse. Je passe la cuisine et le salon immaculĂ© sans m’arrĂȘter et traverse au pas de course le couloir en poussant les portes pour arriver Ă  la piĂšce qui m’intĂ©resse : le bureau de Pierre Marcel. Les murs et le plafond sont couverts de lambris sombres, ce qui donne une ambiance confinĂ©e Ă  la piĂšce pourtant grande. Un grand chai Ă  rhum d’Ă©poque dĂ©core la piĂšce a cĂŽtĂ© d’une bibliothĂšque aux Ă©tagĂšres Ă©purĂ©es.

Je me dirige immĂ©diatement vers le bureau. Sur le plateau cirĂ©: un encrier et une plume dĂ©corative, un globe sur pied et un porte-lettres. Je fais dĂ©filer rapidement les lettres dĂ©cachetĂ©es mais ne trouve rien qui puisse assouvir ma curiositĂ©, seulement des factures et des relevĂ©s bancaires bien garnis. En consĂ©quence, je m’attaque aux tiroirs qui, contrairement au reste de la piĂšce, contiennent un joyeux bazar.

Le dernier est fermĂ© Ă  clĂ©, ce qui me fait aussitĂŽt penser que s’il y a quelque chose Ă  trouver, c’est ici que Monsieur Marcel le cache. AprĂšs avoir tirĂ© dessus comme une forcenĂ©e, sans succĂšs, je commence un peu Ă  me dĂ©courager. OĂč peut-on bien cacher une clĂ© de bureau ? Ça m’Ă©tonnerait beaucoup qu’il la garde sur lui, ce n’est pas non plus un coffre-fort. J’en dĂ©duis donc que la clĂ© doit ĂȘtre dans la piĂšce.

Je me prĂ©cipite vers la bibliothĂšque et secoue vigoureusement les livres en espĂ©rant qu’une petite clĂ© va en tomber, mais rien. Je m’attaque au chai, lorsque j’ai une meilleure idĂ©e ! Je me rue de nouveau vers le bureau et soulĂšve le vieux globe sur pivot. Bingo ! La clĂ© est scotchĂ©e sous le pied. Je me dĂ©pĂȘche d’ouvrir le tiroir pour y fouiller.

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Crédit illustration : Christine Couturier

 

Je suis déçue de ne pas y trouver grand chose d’intĂ©ressant. A premiĂšre vue seulement des chĂ©quiers et des dossiers sur l’exploitation Saint James. Mais Ă  mieux y regarder je tombe sur une facture de location de bateau. Le reçu indique que monsieur Marcel a empruntĂ© un hors-bord il y a quatre jours. Cela pourrait correspondre Ă  la date de l’enlĂšvement de Vanessa. Malheureusement, il n’y a pas informations supplĂ©mentaires. Je m’affale sur la moquette bleue, emprunte Ă  une soudaine lassitude.

RĂ©flĂ©chissons. Si j’enlevais quelqu’un sur cette Ăźle oĂč est-ce que je pourrai cacher le corps, Ă  l’aide d’un bateau ? Saint Anne ? Le Diamant ? La pointe d’Enfer ? Je m’arrĂȘte un instant sur cette derniĂšre supposition. C’est peut-ĂȘtre ce que je ferai rien que pour le nom qu’elle porte, mais ce serait trop prĂ©visible.

Je promĂšne mes yeux sur le reste du bureau et tombe sur un cadre accrochĂ© au mur prĂšs de la fenĂȘtre. Une photographie y est encadrĂ©e, elle reprĂ©sente les Marcel qui s’embrassent. Ils avaient l’air heureux Ă  cette Ă©poque. Il me semble reconnaĂźtre que le clichĂ© a Ă©tĂ© pris sur la presqu’Ăźle de la Caravelle. Mais bien sĂ»r !

Je suis sur le point de retourner voir Madame Marcel, la femme du bĂ©kĂ©, pour lui faire part de mon idĂ©e quand j’entends la porte d’entrĂ©e claquer, suivi de bruits de pas sur le carrelage du hall.

– Denise ?

La voix est grave, dure, dĂ©terminĂ©e. Elle colle Ă  la perfection avec le portait que j’ai vu de Pierre Marcel Ă  la plantation Saint James.

Je m’empresse de refermer le tiroir du bureau et de remettre la clĂ© Ă  son emplacement d’origine. Je me suis mise dans un beau pĂ©trin. Madame Marcel Ă©tait sans doute bien sympathique de se laisser conter causette par une inconnue, mais ça m’Ă©tonnerait beaucoup que le propriĂ©taire des lieux soit du genre Ă  laisser quiconque pĂ©nĂ©trer chez lui et fouiller dans ces affaires.

La meilleure alternative me paraĂźt ĂȘtre la large fenĂȘtre du bureau. Je l’ouvre le plus doucement possible, mais ne peut Ă©viter un grincement provoquĂ© par le bois gonflĂ© de chaleur. Mon pouls s’emballe et je me fige sur place de peur d’entendre les pas lourds avancer dans ma direction.

AprĂšs quelques secondes d’une attente interminable, je passe mes jambes l’une aprĂšs l’autre par l’embrasure de la fenĂȘtre et cours com’si Deye bonda moin tjou (« comme si j’avais le diable aux fesses »).

Je ne reprends ma respiration qu’une fois dans l’habitacle sĂ»r de la voiture et prends la route vers une station de bateau-taxi. Vers la derniĂšre Ă©tape de mon pĂ©riple : la Presqu’Ăźle de la Caravelle.

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MalgrĂ© la taille rĂ©duite de la Presqu’Ăźle, on y trouve un condensĂ© impressionnant de paysages : plage, fourrĂ©s, forĂȘt sĂšche, en passant bien sĂ»r par l’inquiĂ©tante et insaisissable mangrove qui abrite toutes espĂšces d’oiseaux, crabes pour le matoutou et indĂ©sirables bĂȘbĂȘtes.

En arrivant Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la pĂ©ninsule, je me dis qu’il est largement temps d’appeler Adam.

– Veronica ?! S’Ă©crie t-il dĂšs la deuxiĂšme tonalitĂ©.

Ouch, il n’a pas l’air ravi.

– Oui, Adam je t’appelle pour te dire 


Il ne me laisse pas finir ma phrase :

– Tu es oĂč?! J’ai essayĂ© de t’appeler une centaine de fois mais impossible de te joindre ! Je me suis fait un sang d’encre. SĂ©rieux, tu es complĂštement irresponsable ou quoi ? J’Ă©tais sur le point d’appeler les flics !

– Je sais, je suis dĂ©solĂ©e ! Mais Ă©coute moi. Je suis sur la Presqu’Ăźle de la Caravelle. Adam, j’avais raison pour la bouteille. Je crois sincĂšrement que ce n’Ă©tait pas une blague et que le mot a Ă©tĂ© Ă©crit par une jeune fille du nom de Vanessa qui a disparue il y a quatre jours. J’ai questionnĂ© des connaissances qui m’ont parlĂ© d’une histoire de famille mĂȘlant Pierre Marcel le contremaĂźtre de Saint James ! Sa femme est persuadĂ©e qu’il l’a enlevĂ©e et je pense qu’elle est ici.

Un grand silence accueille mes révélations.

– Non, mais tu es vraiment dingue !! C’est quoi ces sornettes encore ?! Tu t’es prise pour Sherlock ou quoi ? Veronica on est en vacances et tu nous as plantĂ© toute la journĂ©e avec Isobel sans mĂȘme un mot pour nous dire oĂč tu allais. Je voudrais vraiment que tu rentres maintenant !

Je n’ai pas le temps de rĂ©pliquer qu’il m’a raccrochĂ© au nez. J’hallucine ! C’est vrai que j’aurai dĂ» le prĂ©venir avant, mais je savais qu’il m’aurait convaincu de rentrer Ă  Grand’case, il me fallait des Ă©lĂ©ments concrets Ă  lui prĂ©senter pour lui prouver qu’il avait eu tord.

Il ne sera pas content, mais aprĂšs tout le chemin parcouru je ne vais pas abandonner la partie aussi facilement. Je glisse donc mon tĂ©lĂ©phone dans ma poche et reprends mon exploration de la presqu’Ăźle.

Inutile de m’attarder sur la plage ou dans les savanes herbacĂ©es. Si Vanessa est lĂ , c’est dans la mangrove que je la trouverai.

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Je m’enfonce dans cet Ă©cosystĂšme mystĂ©rieux et avance avec difficultĂ© entre les racines-Ă©chasses des palĂ©tuviers. Je m’accroche aux troncs pour ne pas me casser la figure et frĂ©mis dĂšs que j’entends un bruit Ă©touffĂ©, de crainte de tomber nez Ă  nez avec une mygale ou un serpent. Je me donne du courage en me rĂ©pĂ©tant sans cesse « moins pas pĂ© ayen » (« je n’ai peur de rien »). Mais heureusement, je ne croise que des toutoulous (crabes) et des grenouilles.

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Crédit illustration : Christine Couturier

 

J’ai l’impression de marcher depuis des heures, sans but prĂ©cis. Je n’ai pas trouvĂ© la moindre trace de Vanessa et commence Ă  me dire que je me suis soit trompĂ©e de piste, soit j’affabule complĂštement.

– VANESSA ?! Je hurle et un majestueux ibis rouge s’envole Ă  grands bruits de plume, me faisant sursauter.

Je rĂ©itĂšre : VANESSA ! Je n’ai plus rien Ă  perdre et j’avoue que je commence Ă  avoir envie de rentrer auprĂšs de ma famille. Cette journĂ©e m’a extĂ©nuĂ©e.

Je reste silencieuse un moment, attendant une rĂ©ponse. Je suis sur le point de rebrousser chemin lorsqu’un craquement sourd me retient.

– VANESSA !

De nouveau le mĂȘme craquement. Une fois, puis deux.

Je me prĂ©cipite dans la direction du bruit, manquant de m’affaler Ă  plusieurs reprises.

Lorsque je parviens enfin Ă  la provenance du crac, je suis au bord de l’eau et observe un amoncellement de racines tarabiscotĂ©es Ă  moitiĂ© immergĂ©es. Ai-je hallucinĂ© ?

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Un mouvement dans l’eau provoque des vaguelettes concentriques et attire mon regard. LĂ , entre les grandes racines formant une petite grotte, je distingue le visage effrayĂ© de Vanessa, bĂąillonnĂ©e, les mains retenues par une corde rĂȘche Ă  une des racines.

– J’arrive ! Je viens te chercher !

Je n’ai pas amorcĂ© deux pas dans sa direction qu’un bruit de chargeur de carabine me stoppe net.

– CĂ© mĂŽ an kaif mĂŽ ici pa! (« c’est la mort qui vous attend ici ! »)

Je reconnais la voix grave, dure et dĂ©terminĂ©e de Pierre Marcel et me liquĂ©fie sur place. Mon cƓur bat si fort dans mes oreilles que j’entends Ă  peine les mots qu’il prononce.

Je me retourne le plus lentement possible afin de lui faire face. Son visage est fermĂ©, ses yeux plissĂ©s en deux fentes brunes. Mes doigts courent dans ma poche et appuient Ă  l’aveugle sur la touche « bis » de mon tĂ©lĂ©phone. BondiĂ© faites qu’Adam ne soit pas trop en colĂšre et qu’il dĂ©croche le tĂ©lĂ©phone.

– Veronica c’est ça ?

– Comment le savez-vous ?

– Il faut croire que Denise n’a pas su tenir sa langue. Croyez le ou non, elle m’accuse d’avoir enlevĂ© la fille de Joseph ! Elle boit tellement qu’elle en a perdu la tĂȘte !

Il a ponctuĂ© sa rĂ©plique d’un rictus qui me fait frissonner. Celui d’un homme qui a perdu tout sens du raisonnable.

– Vous devriez le savoir, Veronica, la curiositĂ© est un vilain dĂ©faut. Si vous ne le saviez pas, vous allez l’apprendre Ă  vos dĂ©pends !

En une enjambĂ©e, il est Ă  ma hauteur et m’attrape violemment le bras.

– lafjĂ© mwen! (« lĂąchez moi ! ») Je crie de toutes mes forces en espĂ©rant que quelqu’un m’entende.

– PĂ© là ! (« ferme là ! ») RĂ©plique t-il avant que la crosse de la carabine qu’il tient ne vienne s’Ă©craser sur mon visage.

 

***

 

Lorsque je reprends connaissance, je suis dans la mĂȘme position inconfortable que Vanessa. Mes poignets sont douloureusement liĂ©s et j’ai de l’eau jusqu’Ă  la poitrine. Le bout de tissus crasseux qui me maintient muette laisse un horrible goĂ»t de terre et de sueur sur mon palais Ă  chacune de mes respirations.

Je ne veux pas mourir ici ! Pas comme ça. Je pense à Adam et à Isobel et des sanglots restent coincés dans ma gorge nouée.

Pierre Marcel est assis sur les racines, nous surplombant de quelques centimĂštres, se massant vigoureusement les tempes.

– Ah, vous voilĂ  de nouveau parmi nous mademoiselle Veronica ! Juste Ă  temps pour le clou du spectacle. S’exclame t-il en me voyant m’agiter au bout de ma corde.

– Je ne vous cache pas que vous avez sabotĂ© mes plans en une aprĂšs-midi. J’avais tout prĂ©vu. Faire accuser Joseph du propre enlĂšvement de sa fille qui aurait tentĂ© d’en faire peser la responsabilitĂ© sur moi. Dans le seul but de me faire jeter en prison et d’ĂȘtre tranquille pour fricoter avec ma femme. Vous imaginez le scandale ? Puis vous avez ramenĂ© votre grain de sable dans ma machine infernale. Mais ne vous en faites pas mademoiselle Veronica, je ne suis pas du genre Ă  m’arrĂȘter au moindre obstacle, sinon je ne serai pas lĂ  oĂč je suis. Vous m’avez facilitĂ© la tĂąche Ă  fureter et poser des questions sur Vanessa toute la journĂ©e. Nous n’aurons qu’Ă  rajouter un bref chapitre sur la façon dont vous avez dĂ©masquĂ© l’abominable plan de Joseph et comment les choses ont mal tournĂ©. Un coup est parti si vite.

Pierre Marcel se lĂšve et oriente sa carabine sur mon visage. Je me dĂ©bats autant que possible pour me dĂ©faire de mes liens, mais la corde ne fait qu’entailler ma peau humide, sans se dĂ©serrer d’un pouce. Je ferme les yeux si fort que mes orbites me brĂ»lent. Ça y est c’est la fin, je vais ĂȘtre assassinĂ©e ici et mon corps sera dĂ©composĂ© et mangĂ© par la faune de la mangrove avant que quelqu’un ne me retrouve.

J’entends le bruit de la sĂ©curitĂ© qu’on enlĂšve et 


– POLICE ! LĂąchez votre arme et levez les mains bien en Ă©vidence !

Je rouvre les yeux et arrive Ă  peine Ă  croire ce que je vois. Un groupe de policiers armĂ©s jusqu’aux dents tient Pierre Marcel en joue. DerriĂšre eux, Adam et j’imagine, Joseph. Cette fois, je ne retiens pas mes larmes qui dĂ©valent en cascade sur mes joues sales.

 

***

– Merci infiniment pour l’aide prĂ©cieuse que vous nous avez fournie Madame Dantica. Me dit le chef de brigade. Et surtout si vous vous ennuyez Ă  Paris, songez Ă  une reconversion sur l’Ăźle ! Rajoute t-il en me tapant amicalement dans le dos.

– J’y songerai…

Inutile de prĂ©ciser que j’ai eu mon compte d’action pour les prochaines annĂ©es.

Joseph et Vanessa sont vraiment des personnes adorables et je suis ravie d’avoir pu les aider ! Pour nous remercier, Joseph a tenu a nous emmener Adam, Isobel et moi dans son restaurant prĂ©fĂ©rĂ© Ă  Saint Joseph : chez Madou Siwo une immense paillote ouverte aux alizĂ©es et Ă  la carte bien fournie.

– Qu’est-ce qui vous ferait plaisir Veronica ?

– Tamarins et boules coco !

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Crédit illustration : Christine Couturier 

N’hĂ©sitez pas Ă  me dire ce que vous avez pensĂ© de ma nouvelle / carnet de voyage!  ✈

(Toutes les photos sont issues de banque d’images internet)

12 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Crisanasam dit :

    J’ai beaucoup aimĂ© ta nouvelle.L’ambiance des lieux par tes descriptions imagĂ©es et l’intrigue avec le suspense final dans la mangrove. Bravo

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  2. Tes photos sont vraiment superbes j’ai adorĂ©… TrĂšs intĂ©ressant ton article. N’hĂ©site pas Ă  me dire ce que tu penses de mon tout rĂ©cent post aussi 🙂 http://anatalks.com

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    1. Merci beaucoup, ça me fait super plaisir 😉

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  3. juneandcie dit :

    J’aime beaucoup ta façon de mener les deux, la fiction et le carnet de voyage, c’est trĂšs original !

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    1. Merci! Personnellement, j’aime bien me rendre sur les lieux qui sont dĂ©crits dans des fictions tout spĂ©cialement les enquĂȘtes policiĂšre, car je me sens Ă  mon tour super dĂ©tective haha ! Du coup, j’ai voulu retranscrire cela. Je suis trĂšs contente que ça te plaise!!

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  4. jujume80 dit :

    Encore une fois, je suis comblĂ©e par cette lecture ! 🙂 J’ai adorĂ© t’as nouvelle, et j’espĂšre en lire pleins d’autres ! 😉

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    1. Merci encore pour ces doux compliments qui me vont droit au coeur! Ça m’encourage vraiment Ă  poursuivre 😘

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  5. ChloĂ© dit :

    TrÚs dépaysante et prenante, continue, tu as du talent!!!

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    1. Merci beaucoup! 😘 Avec les gentils compliments que j’ai reçu j’ai bien envie de retenter l’exercice 😃

      J'aime

  6. MaĂŻssa dit :

    Super nouvelle ! Et quel suspense ! C’est un moyen super original de nous faire partager ton voyage. GrĂące Ă  tes descriptions ont a pu voyager nous aussi ^^

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    1. Merci beaucoup!! Un tel compliment ne pouvais pas me faire plus plaisir 🙂 ça me donne envie de poster plus souvent ce type de post !

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      1. MaĂŻssa dit :

        Nous on se fera un plaisir de les lire ^^

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